Santé au travail / Et toujours pas de politique sanitaire dans l’Education nationale

L’école de la lutte #2 - Extrait du journal de SUD éducation 13
lundi 8 mars 2021
par  GUERDA
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Près d’un million de personnels, environ 12 millions d’élèves et au moins autant de parents, l’Education Nationale (EN) touche directement presque la moitié de la population française. Ce grand nombre explique pleinement les raisons qui ont poussé à la fermeture des établissements scolaires en France comme dans le reste du monde. Si au début de la pandémie, cette mesure a précédé toutes les autres car les écoles, collèges, lycées et universités sont considérés à juste titre comme des plateformes importantes de la circulation du virus. Pourtant , malgré ce constat évident et le poids de l’institution scolaire dans notre société, rien n’avait été anticipé. Les responsabilités sont multiples mais l’une des causes essentielles est sans conteste l’absence totale de vision sanitaire dans l’EN. Une carence qui n’est pas prête d’être comblée.

Certes on peut nous dire qu’une telle situation par son caractère exceptionnelle n’était pas prévisible. Pour autant, une fois passées la surprise et la sidération, un tel phénomène était parfaitement anticipable et c’est justement le rôle des responsables politiques et institutionnels que de se préparer à ce genre de scénario. À l’heure de la mondialisation, de la concentration urbaine, de la crise écologique, la pandémie que nous traversons ne sort pas de nulle part. D’autres ont déjà eu lieu par le passé. Or depuis début de la crise, tout semble constamment improvisé. Notre ministère, plus que le gouvernement encore, après avoir nié la gravité de la situation, a fait preuve de la plus grande incompétence. Comment expliquer sinon les cafouillages à répétition et les injonctions contradictoires qui ont généré stress et incompréhension ? Le symbole le plus marquant est certainement l’incapacité de notre ministère à mettre à disposition masques et gel hydro-alcoolique aux agentEs et aux usagerEs, même dans d’infime proportion. Les collègues ayant accueilli les enfants de personnels soignants peuvent en témoigner. Nombreux-ses ont été contaminé-es en l’absence de protection.

Outre les motivations d’ordre économique qui ont conduit aux nombreuses incohérences que nous avons subies, la gestion chaotique de cette crise provient aussi de l’inexistence d’une politique sanitaire de ce ministère. D’ailleurs, elle est d’emblée confiée au Conseil Scientifique tandis que la gestion quotidienne de la circulation du virus est centralisée par l’ARS.

Cette externalisation de la question sanitaire a montré ses limites. Lorsque les recommandations du Conseil Scientifique étaient trop strictes, le ministère et le gouvernement ne les suivaient pas. Ce fut le cas, par exemple, pour la réouverture des écoles le 11 mai. La gestion par l’ARS est aussi source de dysfonctionnements : le ministère a communiqué des taux de contamination de la population scolaire inférieurs à ceux de l’ARS sur la même classe d’âge. Et que dire de la gestion des cas contacts, des fermetures de classes et d’ établissements ? Elle manque de transparence et est trop souvent incohérente avec la réalité du terrain.

Dès lors, pourquoi ne pas imaginer que l’EN puisse se doter de sa propre Commission en charge des questions sanitaires et médicales ? Avec l’appui et la participation à part entière de professionnels de santé, de scientifiques mais aussi de l’ensemble de la communauté scolaire, cette commission pourrait mener une réflexion de fond et spécifique sur la santé au travail, les conditions d’exercices et d’apprentissage, la prévention des risques et jetterait les bases d’une action coordonnée et cohérente sur ces questions au sein de notre ministère.

Et pourquoi ne pas rêver que l’Education Nationale et le gouvernement forts de cette expérience puissent apprendre de leurs erreurs ? Hélas, aucune campagne de dépistage, pas de fourniture de masque en quantité suffisante à l’ensemble des personnels et des élèves depuis la rentrée de septembre : symptômes de l’absence de prise de conscience. La révélation par le journal Reporterre sur les masques DIM distribués en mai 2020 est à ce titre révoltante mais logique. Non seulement, ces masques présentent un niveau de protection insuffisant mais leur utilisation est même dangereuse puisque traités avec de la zéolithe d’argent, un biocide considéré comme toxique pour la santé humaine et l’environnement. Pour une protection efficace, nous ne pouvons donc compter que sur nous même.
Rien de surprenant de la part d’un ministère pour lequel la santé au travail de ses agents est tout sauf une priorité. Notre institution se distingue en effet dans le monde du travail par la faiblesse de sa médecine de prévention. Cette dernière est réduite à la portion congrue l’EN ne peut même pas répondre à ses obligations légales les plus élémentaires : une visite médicale tous les ans à la demande de l’agentE et une visite obligatoire tous les 5 ans. Avec 3,5 médecins de prévention pour plus de 50 000 agentEs dans notre académie, c’est mission impossible. Et pourtant la visite médicale est le coeur de toute politique préventive. Généralisée elle permettrait d’identifier les causes des pathologies liées au travail ou les situations génératrices de troubles.

Sans cette politique de prévention essentielle, il est non seulement impossible de trouver des solutions aux différents troubles causés par notre activité professionnelle mais il est tout aussi impossible d’identifier le problème lui même. C’est simple : pas de thermomètre, pas de température ; plutôt pratique pour un ministère qui ne veut pas avoir à gérer cette problématique !

C’est d’autant plus grave que, des risques psychosociaux engendrés par notre travail à la question de l’amiante dans les locaux scolaires, les sujets préoccupants pour notre santé et celle de nos élèves sont nombreux.

Dans l’EN, la souffrance et les maux des personnels sont sytématiquement renvoyés à des situations personnelles et individuelles. Lorsque le métier est trop difficile, lorsque nos conditions de travail explosent, lorsque nous ne tenons plus le coup, ce sont vers nos médecins que nous nous tournons, pas vers notre employeur. De ce fait aucune responsabilité institutionnelle n’est jamais engagée et rien ne change.

Mettre le ministère face à ses responsabilités était justement l’objectif de la campagne « Santé au travail » lancée par SUD éducation 13 à la rentrée 2019. Mais entre le suicide de Christine Renon et l’explosion de la crise sanitaire, ce qui n’était au départ qu’une campagne centrée sur la visite médicale et les risques psychosociaux dont l’EN est une grande pourvoyeuse selon un rapport établi par la DEPP en 2015, prend toute son importante.

La question de l’amiante est un autre sujet extrêmement préoccupant. Véritable bombe à retardement de l’EN, rien ne semble être fait par notre ministère pour s’attaquer au problème, et les carences en matière de médecine de prévention ne règle rien à l’affaire. Pire encore, le ministère, dans un mélange d’irresponsabilité et d’indifférence, semble dans le flou concernant l’état de son parc immobilier et sous-estime bien souvent le risque. Pourtant celui-ci est bien présent comme le souligne l’enquête très récente de l’Agence Santé Publique France qui comptabilise une augmentation très importante du cancer spécifique à l’amiante parmi les personnels de l’éducation. Des cancers et des pathologies associées peuvent se développer 10, 20 parfois 30 ans après l’exposition. Bien souvent lorsque le risque est pointé du doigt, il est passé sous silence ou minimisé par notre administration. Là encore sans médecine du travail, et sans mécanismes efficaces et contraignants pour tirer la sonnette d’alarme, il paraît très difficile d’agir.

Pourtant des outils existent pour nous défendre : RSST, Alertes DGI, CHCT, bien que très tardivement et partiellement mis en place dans l’EN sont autant de jalons importants du rapport de force. Au niveau des établissements du second degré, ces derniers ont été redécouverts à la faveur de la crise sanitaire et bien souvent ils ont servi aux équipes de leviers pour améliorer leurs protocoles sanitaires ou obtenir des garanties. Cependant leur poids reste modeste sur le court terme et leurs recommandations peu contraignantes pour l’administration. Leur utilisation est indissociable d’une lutte collective pour obtenir des effets durables. C’est d’autant plus vrai qu’aujourd’hui leur existence est menacée par la loi de Transformation de la Fonction Publique, comme c’est le cas dans le privé avec la loi travail.

EN CHIFFRES

5 ans - La loi rend obligatoire une visite médicale de prévention tous les 5 ans...
3,5 - C’est le nombre de médecins de prévention dans l’académie d’Aix-Marseille
50 000 - C’est approximativement le nombre de personnel dans l’académie d’Aix-Marseille
14 300 - C’est le nombre d’agent-es par médecin de prévention.
2020 - Depuis cette date et en pleine pandémie, l’employeur n’est plus dans l’obligation de répondre favorablement à une demande annuelle de visite médicale de prévention.

Bien entendu, cette carence s’explique par le contexte plus global inhérent à la politique d’austérité et au libéralisme économique. Et ce qui touche l’EN touche plus généralement le monde du travail. Le mouvement social a toujours agi pour faire reconnaître le travail comme source de souffrance et d’exploitation tandis que les employeurs ont toujours rechigné à agir pour protéger leurs salarié-es en raison du coût qu’une telle reconnaissance représenterait. Mais l’EN est particulièrement en retard sur cette question. C’est la raison pour laquelle nos luttes doivent converger sur cette question. C’est non seulement indispensable pour obtenir la protection que nous doit notre employeur mais aussi fondamental pour les millions d’enfants qui sont placés sous notre responsabilité. Le ministère et le gouvernement ne font pas seulement peu de cas de notre santé à nous, personnels de l’éducation, il se moque aussi complètement de celle de nos élèves. Les carences qu’il affiche en matière de médecine du travail se retrouvent également au niveau de la médecine scolaire.

Après des mois de confinement et des situations parfois très difficiles vécues par nos élèves, nous aurons pu espérer un minimum de préparation de la rentrée. Un dispositif d’accueil psychologique aurait pu être mis en place pour accompagner les plus fragiles de nos élèves. Au contraire, après avoir versé des larmes de crocodiles sur la situation de nos élèves, la rentrée a été organisée presque comme si de rien n’était. Après tout comment aurait-il pu en être autrement ? Les Psy-EN ou les Infirmière-es sont déjà en sous effectif chronique, et que dire de la médecine scolaire déjà exsangue !

A ce sujet, le ministère a d’ailleurs annoncé fin décembre 2020, en pleine pandémie mondiale, le démantèlement futur de la médecine scolaire qui deviendrait une compétence des collectivités territoriales. De quoi renforcer un peu plus l’externalisation des missions fondamentales de l’EN et par conséquent accroître les inégalités. La médecine scolaire était déjà malmenée puique depuis 2006, le nombre de médecins scolaires est passé de 1400 à 900, soit une diminution de 35%. Selon un rapport de l’Académie Nationale de Médecine de 2017, la répartition et l’efficacité de la médecine scolaire est déjà très hétérogène. La territorialisation ne viendrait qu’aggraver la situation. Ce même rapport pointe pourtant l’importance fondamentale de la médecine scolaire dont les missions n’ont cessé d’augmenter. Depuis sa création en 1945, les Médecins de l’EN (MEN) se sont vu confier la prise en gestion des maladies chroniques, la prise en charge des difficultés d’apprentissages, l’aide aux élèves en situation de handicap.

L’Académie Nationale de Médecine pointaint ainsi à l’époque les enjeux de la revalorisation et du renforcement des MEN en soulignant que les carences en la matière « menacent la qualité et l’égalité du dépistage précoce et de la prévention, en particulier pour les grands problèmes de l’adolescence : échec scolaire, addictions, obésité, troubles neuropsychiques. » Le rapport se termine par une recommandation : la création d’un véritable système de santé scolaire organisé. Une ambition à l’égale opposée des projets du gouvernement qui a annoncé fin 2020 la territorialisation de la médecine scolaire. Comme quoi en matière de politique sanitaire, nous ne sommes visiblement pas les seul-es à rêver !

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