Sexisme / La journée du Crop-top

L’école de la lutte #2 - Extrait du journal de SUD éducation 13
lundi 8 mars 2021
par  GUERDA
popularité : 6%

Sommes-nous réellement obligés de connaitre l’avis de Jean-Michel Blanquer et d’Alain Finkierkrault sur la façon dont s’habillent les lycéennes ? Visiblement, oui. Depuis le lundi 14 septembre, date à laquelle les lycéennes françaises ont marqué clairement les esprits en affirmant leur droit à s’habiller comme bon leur semble, les déclarations toutes plus crasses les unes que les autres s’enchainent. Jupes, crop-tops, shorts et décolletés sont accusés de déconcentrer, de provoquer, et même d’être contraires aux valeurs de la république. Mais pourquoi les crop-tops ne seraient-ils pas républicains ?

« Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. » disait Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe. Bien évidemment, voir des hommes d’âge mûr poser un regard sexualisé sur la tenue de jeunes filles – mineures – interroge. Et cela interroge d’autant plus les lycéens et lycéennes, qui ont grandi au cœur d’une révolution féministe et qui connaissent bien les problématiques de genre. Ils.elles ont bien raison de se poser des questions ils.elles ont bien raison de ne pas se soumettre, ils.elles ont bien raison de remettre en question les velléités douteuses d’un gouvernement qui ne cesse de juger les femmes et de décider pour elles comment elles doivent s’habiller. A quel impératif doit-on encore soumettre les jeunes filles ? Sois sage, sois jolie, sois sérieuse, sois mince, sois ambitieuse mais pas trop, ne dis pas de gros mots, ne porte pas de jupes trop courtes, ne montre pas ton nombril, sois sexy mais pas à l’école, cache ton sexe, cache tes désirs. Cette obsession de la tenue correcte a d’ailleurs ses limites quand on voit que celles qui portent des vêtements religieux ne sont pas mieux reçues. Qu’elle porte le voile ou un tee-shirt court, la femme est en permanence soumise à des injonctions : trop féminine, pas assez féminine, trop libre, pas assez libre. Pas assez républicaine : un nouvel impératif qui vous est offert par le ministre de l’Education Nationale !

Être républicaine, ce serait donc ne pas déconcentrer les garçons, supposant donc au passage que les jeunes garçons ne sont pas maîtres de leurs désirs, que leurs désirs sont déplacés, qu’ils sont victimes d’une provocation et plus encore que les jeunes filles en seraient responsables. Cela suppose aussi d’ailleurs que les jeunes filles ne seraient jamais déconcentrées par les tenues des garçons et qu’elles n’ont pas de désir sexuel. Nous apprenons à des générations de jeunes filles à s’habiller en fonction du regard des hommes pour éviter d’être la cible de leur violence. L’école promeut donc, vivement encouragée par notre ministre de l’éducation, la culture du viol en apprenant aux adolescent.es qu’ils sont responsables des violences qu’ils subissent – violences qui d’ailleurs n’ont pas vocation à être punies quand on constate que les femmes sont, d’une part, responsables de ces violences et que, d’autre part, elles sont rendues légitimes par un gouvernement qui met au pouvoir des hommes accusés de violences sexuelles.
Que pouvons-nous faire en tant qu’enseignant.es ? Eduquer, former, apprendre, déconstruire ! Eduquer nos élèves mais aussi les professionnel.les de l’éducation, qui se contentent trop souvent de punir et d’expliquer aux jeunes filles qu’elles risqueraient d’exciter les garçons. L’école républicaine, c’est celle de la liberté, de se vêtir comme on veut et d’être libres de désirer (ou de ne pas désirer), d’aimer, de donner son avis sur un système ancestral sans être jugé ni puni. L’école républicaine, c’est celle de l’égalité, c’est celle qui protège les filles et les garçons sans les enfermer dans un système discriminant, misogyne et pudibond. L’école républicaine, c’est celle de la fraternité et de la sororité et elle nous permet d’être solidaires, de soutenir ceux qui subissent la discrimination et les violences systémiques. L’école est face à un vrai défi de société et elle doit cesser de réduire les adolescents à des représentations genrées et sexuelles dépassées et stigmatisantes qui ne peuvent qu’engendrer de futures violences. L’école républicaine doit pouvoir parler de désir avec des adolescent.es. L’école doit arrêter de perpétuer l’idée que le sexe est honteux, tabou et qu’il ne faut pas en parler. L’école doit leur apprendre qu’on n’est jamais responsable des violences qu’on nous inflige, que ces violences sont le résultat d’un système d’oppression que nous pouvons combattre collectivement. L’école doit apprendre le consentement. L’école doit inclure toutes les identités sexuelles et genrées sans imposer une norme. L’école doit être du côté de nos élèves et non pas d’un gouvernement qui ne cesse de les mépriser et de les conditionner pour mieux les contrôler.

On ne sera nullement surpris.es de constater que ces débats prennent place au beau milieu d’une crise économique et sanitaire sans précédent. Notre ministre est visiblement ravi de se saisir de cette opportunité de détourner le regard vers un autre sujet et les médias ne se privent pas de reprendre un peu de la soupe qu’il leur sert. Pendant quelques jours, il aura réussi le périlleux pari de ne plus faire parler d’une rentrée désastreuse pour les enseignant.es : un protocole de rentrée très contesté, plus aucune protection pour les enseignants vulnérables, des classes surchargées en période de pandémie, des masques non fournis pour les élèves et difficiles à supporter en classe. Rien n’a été prévu pendant cet été et les enseignants sont sommés de se débrouiller avec les moyens du bord, comme pendant le confinement.

Dans ces conditions ce n’est pas de « bon sens » dont nous avons besoin, c’est d’un ministre qui soutient ses enseignant.es et ses élèves et qui cesse de se faire l’apôtre d’un gouvernement qui, contrairement à ce qu’il prétend, ne cesse de consolider un système sexiste et patriarcal.

> Retour au sommaire du journal - L’école de la lutte ! #2


> Télécharger le journal #2