FAC-OFF / L’université à distance

L’école de la lutte #2 - Extrait du journal de SUD éducation 13
lundi 8 mars 2021
par  GUERDA
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Alors que nous sommes entre deux confinements et que le président de la République a annoncé une reprise des cours sur site après une longue période à distance, l’Observatoire de la Vie Etudiante publie en septembre le numéro 42 de « OVE Infos », intitulé « La vie étudiante au temps de la pandémie de COVID-19 : incertitudes, transformations et fragilités ». On y trouve les résultats d’une vaste enquête, menée auprès de 45 000 étudiant-es sur leurs conditions de vie lors du premier confinement. Les étudiant-es ont été interrogé-es via des formulaires internet sur leurs relations avec leur entourage familial, les modifications éventuelles de leur activité rémunérée, les bouleversements de leurs études ainsi que les variations de leur état de santé. Une enquête qui explique la colère qui monte aujourd’hui chez les étudiant-es.

Dès l’introduction, le constat est le suivant : « [il ya eu] des transformations importantes des conditions de vie et d’étude pendant le confinement. Celles ci se sont accompagnées, pour une partie de la population étudiante, de formes de fragilisation, avec l’aggravation de situations de précarité ou de décrochage universitaire dont les effets pourraient se prolonger bien au-delà de la crise sanitaire ».Quelles ont été les conséquences réelles de la crise sanitaire sur la vie des étudiants ? Vous trouverez quelques éléments de réponse dans cet article.

LOGEMENT ET DEPENSE

Traditionnellement dans notre pays deux choses occupent constamment l’esprit des étudiant-es, population souvent précaire : le loyer et les dépenses alimentaires – autrement dit, le chauffage ou les pâtes. Les résultats de l’enquête menée par l’OVE nous montrent que ces préoccupations de fin de mois n’ont pas disparus avec la crise sanitaire, bien au contraire. 44% des étudiant-es interrogé-es ont changé de logement pendant le confinement et 66% de ceux qui se sont déplacé-es l’ont fait pour ne pas être seuls. Ce simple constat nous renseigne déjà sur la qualité des logements étudiants, qui apparaissent comme des lieux dans lesquels on ne tient pas à être confiné, que ce soit du fait de leur petitesse ou à cause de la sensation d’isolement qu’on peut y éprouver.

Si ces déménagements peuvent apparaître comme une preuve de bon sens ou une solution de secours (qui irait s’isoler dans son 9m2, alors qu’il a la possibilité de retourner se confiner dans la maison familiale ?), ils soulèvent une question néanmoins capitale : qu’en est-il des loyers des logements ainsi désertés ?

Nombreux sont les jeunes qui ont dû continuer à verser de l’argent pour des appartements qu’ils n’occupaient plus, et ce sans aide particulière de l’état. 64.5% des étudiant-es n’ont reçu aucune aide financière lors de la crise (qu’elle vienne de l’état ou de leur proche).
De plus, avec la mise en place du confinement et de mesures sanitaires strictes, un grand nombre d’étudiants qui avaient l’habitude de travailler pour financer leurs études ont été dans l’incapacité de le faire, ce qui a grandement diminué leurs rentrées d’argent.

Pour ceux qui avaient la chance d’avoir un travail, la situation n’était pas plus reluisante : impossible, du fait des contraintes professionnelles, d’aller se confiner en famille dans un logement plus grand. 27.7% des étudiants n’ayant pas quitté leur logement déclarent être restés car ils avaient des obligations professionnelles.

Et quand il ne fallait pas choisir entre son loyer, son « job » ou sa qualité de vie pendant le confinement, c’est sur les achats de première nécessité qu’il a fallu rogner. Près d’un tiers des étudiants interrogés ont rencontré des difficultés financières pendant le confinement. 18.7 % des étudiants interrogés ont dû se restreindre sur les achats de première nécessité, avec un taux qui grimpe jusqu’à 43.9% pour les étudiants étrangers.

On voit bien dans le graphique 1 (p.10) que les questions de la nourriture et du loyer y sont essentielles. A cela il faut également ajouter les difficultés engendrées par l’acquisition de matériel technologique, afin d’être en capacité de suivre les cours à distance.
Pas de doute, il y a bien eu une forte « aggravation de situations de précarité » pendant la crise, comme l’écrit l’OVE dans son introduction.
Quelle a été la réponse du gouvernement, face à une dégradation si flagrante des conditions de vie des étudiant-es ? Une aide de 200 euros, versée en une fois au mois de juin. Pas de quoi payer un loyer, compenser une perte de salaire ou même se payer un ordinateur. Les étudiants boursiers ou bénéficiaires de l’APL auront la « chance » de toucher en 150 euros supplémentaires, au cours du premier trimestre (année scolaire).

Que va-t-il se passer pour ce second confinement ? Comment vont vivre ces étudiants, déjà durement touchés par le premier épisode de cette crise ? Le gouvernement a-t-il déjà « tout prévu », comme il prétend l’avoir fait dans d’autres domaines ? Aux vues de la gestion de crise, que ce soit dans l’éducation ou de manière plus générale, permettez-nous d’en douter.

LA SANTE

Mais le logement et les questions financières sont loin d’être les seuls secteurs qui montrent des résultats préoccupants dans cette enquête.
En effet, 50 % des étudiant-es interrogé-es ont déclaré avoir souffert de solitude ou d’isolement pendant le confinement et 31% des étudiant-es interrogé-es ont présenté les signes d’une détresse psychologique (ce que l’on retrouve dans les témoignages ci-après).

Une fois de plus, ces chiffres augmentent de manière catastrophique lorsque l’on s’intéresse aux étudiant-es étranger-es, confinés loin de leur pays et de leurs proches : 60.8% des étudiants étrangers interrogés ont ressenti de la solitude ou de l’isolement pendant le confinement.
Seul-es et isolé-es, 23.6% des étudiant-es interrogés se sont tourné-es vers la boisson, en déclarant boire une ou plusieurs fois par semaine. Dans un contexte où tous les lieux de convivialités étaient fermés, cela signifie que plus de 20% des étudiant-es se sont retrouvés à consommer de l’alcool chez eux, probablement seuls. A l’instar du reste de la population, les étudiant-es ont renoncé à consulter un médecin en cas de problème de santé pendant le confinement, 43.3% d’entre eux préférant attendre que les choses aillent mieux d’elles-mêmes. Tout comme les chiffres concernant le logement et les difficultés financières, ces constats quant à la santé des étudiant-es en temps de pandémie interrogent. L’Etat-a-t-il prévu de mettre en place une politique de santé publique, à court, moyen et long termes, pour accompagner ces étudiant-es fragilisé-es par la crise ?

Ces jeunes vont intégrer le monde du travail avec une santé potentiellement détériorée, que ce soit au niveau physique - avec des pathologies qui ont pu ne pas être détectées du fait de l’absence de consultation médicale-, ou psychologique avec la détresse mentale engendrée par la longue période d’isolement. Tout cela sans parler des problèmes liés à la consommation d’alcool, de ceux découlant des coupes forcées dans les budgets alimentaires ou simplement des problèmes liés à la sédentarité, conséquence des cours en distanciel.

LA CONTINUITE PEDAGOGIQUE

Mais « tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles », puisque les universités et autres grandes écoles ont pu mettre en place et faire respecter la toute nouvelle sacro-sainte continuité pédagogique : 69% des interrogé-es ont suivi des cours ou des réunions de travail en visioconférence.

Cependant, seuls 39.2 % des étudiants interrogés sont satisfait-es ou très satisfait-es des aménagements pédagogiques mis en place pendant le confinement. Quid des 60.8% restants ? Plus de la moitié des étudiants concernés ne se disent pas entièrement satisfaits par les mesures mises en place. Pourquoi un tel manque d’engouement pour les cours en distanciel ? Tout simplement car ceux-ci ont trop souvent été sources de difficultés, comme le montre le graphique 2 (p.10).

Alors que 38.9% des sondé-es ont rencontré des problèmes de connexion (notamment pendant des examens), 50.9 % des étudiant-es du panel ont eu des difficultés à organiser leur temps et leur travail personnel (ce qui ressort fortement dans les témoignages ci-après). A cela vient s’ajouter le manque de relations avec les autres qui sont, en temps normal, l’un des piliers de la vie universitaire. C’est ce que rappellent, entre autre, Guillaume Carnino et François Jarrige dans « L’université sous hypnose numérique », article paru dans l’ouvrage Critiques de l’école numérique (Ed. L’échappée, 2019) :

« Même s’il n’est évidemment pas le seul mode de transmission possible, l’une des forces d’un cours magistral est de produire un dispositif sociotechnique d’attention conjointe. Cela signifie que, toutes choses égales par ailleurs, la disposition spatiale et la présence d’un grand nombre d’auditeurs favorisent une focalisation collective de l’attention en direction de la chaire et du propos. Au fond, la force pédagogique d’un cours ne provient pas tant de la qualité de l’orateur que de la structure d’attention produite spatialement pas cette contiguïté corporelle. Il est d’ailleurs probable que dans l’appropriation d’un cours, les discussions entre étudiants devant la machine à café lors de la pause ou durant les travaux dirigés collectifs soient aussi importante que le cours lui-même. A l’inverse, le MOOC [cours en ligne], accessible chez soi devant un écran, autorise tous les décrochages et produit donc par nature une attention davantage morcelée. »

Il n’est pas étonnant donc que 51% des interrogé-es estiment avoir moins (voire beaucoup moins) travaillé pendant la période de confinement qu’en temps normal, comme on peut le voir sur le graphique 3 (p.10).

Que dire également de tous les stages ayant dû être annulés, dans les filières où ils sont partie prenante des apprentissages ? Pour tous les étudiants que le théorique rebute et qui avaient hâte de pouvoir pratiquer, cette année 2020 est plus que désastreuse. Nombreux sont les étudiants supposés effectuer des stages pendant leurs études supérieures qui ne se sentent pas légitimes en tant qu’experts dans leur domaine, faute d’avoir pu pratiquer.

La continuité pédagogique défendue corps et âme par le gouvernement se révèlerait-elle finalement plus délétère qu’efficace ? Que penser alors de cette nouvelle phase de confinement qu’on nous impose et de l’augmentation dans tous les secteurs de l’éducation des cours en distanciel ? Une fois de plus, le gouvernement est mis face à ses responsabilités. En connaissant les résultats de cette enquête - parus dès le 20 juillet dernier - comment peut-il permettre que la situation se reproduise ? Des solutions concrètes et efficaces ont-elles été apportées aux étudiant-es depuis mars dernier ? Des aides nationales ont-elles été mises en place pour soutenir celles et ceux qui en ont besoin, que ce soit sur le plan financier ou simplement en termes d’alimentation ? Un soutien psychologique s’est-il organisé, autre que sous la forme de sites internet ? Des aménagements particuliers ont-ils été proposés pour éviter les cours à distance et privilégier le présentiel en petit groupes ? Encore une fois, il semblerait que la réponse à toutes ces questions soit négative. Face à l’inaction du gouvernement c’est une fois de plus les associations et les syndicats qui portent le pays à bout de bras, en prenant soin de ses étudiants du mieux possible, avec le peu de moyens dont ils disposent.


TEMOIGNAGES

JULIE, 30 ans, stagiaire professeur des écoles.

« J’ai passé et obtenu le CRPE l’année du confinement. Ça a été assez particulier parce qu’en plus de devoir gérer le stress d’une préparation de concours, il a fallu gérer celui lié à la crise sanitaire. Comme beaucoup de choses en 2020, cette situation était inédite. Préparer un concours en étant sélectionné uniquement sur les écrits, ça voulait dire qu’on n’avait pas droit à l’erreur. Pour l’instant, le début d’année de stage se passe aussi bien que possible, les profs de l’INSPE essaient de faire de leur mieux pour nous accompagner malgré le contexte. En classe, il faut s’habituer au masque toute la journée, surtout avec des maternelles ! Jusqu’à présent, le protocole était allégé mais avec le deuxième confinement, le travail en classe sera plus complexe. Les cours à l’INSPE deviennent tous à distance, les plateformes sont performantes donc ça ne gêne pas trop le cours mais on perd beaucoup en relation humaine ! Les échanges avec les autres stagiaires et les profs, c’étaient quand même les respirations de la semaine. On ne sait pas du tout ce que la fin de l’année nous réserve mais j’espère pouvoir finir mon année en étant en classe ! »

SANDRA, 30 ans, étudiante en 2ème année IBODE (Infirmière de Bloc Opératoire Diplômée d’Etat), réquisitionnée pour intervenir en service de réanimation Covid.

« Je suis dégoutée. Nous avons perdu un mois et demi de stage, ce qui représente un mois et demi de pratique en moins. Jusqu’à il y a quelques jours (début novembre), j’étais en stage dans un service de traumatologie. Ce stage a été arrêté au bout de deux semaines. On nous a simplement dit « on vous arrête les stages maintenant, vous allez être réquisitionnés sur les blocs opératoires. De cette manière, vous n’atterrirez pas en service de réanimation covid ». Cela n’a pas fonctionné, puisque je me retrouve ici aujourd’hui. Je ne suis pas en stage mais en renfort. Je ne sais pas combien de temps cela va durer et je n’ai toujours pas de numéro d’indentification pour travailler ici.

Apparemment je ne suis pas connue. Ca a été le parcours du combattant pour obtenir un numéro pour travailler. Je n’ai rien. Je ne peux même pas consulter les dossiers des patients. Je suis censée être diplômée en juin, mais si les formations sont suspendues pendant deux mois par exemple, cela va sûrement décaler la remise de diplôme de deux mois. On ne sait pas. Les cours seront sûrement en visio et pour les stages, on verra plus tard. Financièrement, étant donné que je faisais de l’intérim avant de faire l’école d’IBODE, j’ai pu ouvrir des droits au chômage. Pour l’instant je touche le chômage, mais quand mes droits au chômage seront finis, il faudra absolument que je sois payée. Je ne pourrai pas continuer la formation si je n’ai pas d’argent. Je devrais normalement avoir un CDD ici, en « réa », mais pour l’instant comme je n’ai pas de numéro d’identification, c’est comme si je n’étais pas là. D’un point de vue administratif, je suis complètement dans l’illégalité.

C’était vraiment le mauvais timing pour se lancer dans une spécialisation. Les blocs sont arrêtés à cause de la crise, je ne peux pas me spécialiser comme j’aurais dû le faire. J’ai un mémoire à rédiger en parallèle et cela va être très compliqué. Avec la réquisition, je n’ai plus vraiment donné de signe de vie à ma directrice de mémoire. Tout est chamboulé, nous ne savons pas à quelle sauce nous allons être mangés. Les directeurs de mémoire n’ont pas de temps à perdre à s’occuper de nous, ils sont beaucoup trop pris par la crise sanitaire.

On nous tient un discours du type « vous ne serez jamais seuls, vous êtes juste envoyés en renfort, ne vous inquiétez pas », mais ce n’est pas vrai du tout. Quand on arrive en réanimation Covid, on nous dit tout l’inverse : « Non mais ca c’est ce qu’on vous dit pour ne pas vous dire que vous allez au casse-pipe ». J’ai atterri en réanimation car l’année dernière j’ai suivi une formation de 5 jours autour de la « réa », dans mon école d’IBODE. Les étudiants qui ont assisté à cette formation n’avaient pas été réquisitionnés pour la première vague, mais cette fois ci, oui. Nous devons sûrement faire partie des chiffres que le Président a annoncé, lorsqu’il parle « d’infirmiers formés en réanimation » envoyés en renforts. Mais ces infirmiers sont souvent fraîchement diplômés ou non formés. C’est compliqué pour les infirmiers de réanimation de faire leur travail tout en formant ces renforts. Nous avons l’impression que tout ça, c’est uniquement pour gonfler les chiffres ».

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